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Fin de Partie
Affiche Fin de partie
extraits de presse

     
  Le Figaro  
 


"Fin de partie", spectacle extraordinaire, par Alain Françon et ses acteurs

Alors là, on s'incline ! Quand on voit un spectacle aussi somptueux que Fin de partie, de Samuel Beckett (1906-1989), au Théâtre de la Madeleine, à Paris, il ne reste rien d'autre à faire que de remercier le ciel de nous avoir donné des mains pour applaudir, longuement, vivement, comme ce fut le cas jeudi 12 mai. La salle ne s'est pas levée, mais c'était tout comme. Et puis cette Fin de partie mise en scène par Alain Françon n'est pas du genre à vous faire dresser debout. Elle plonge si loin dans le dérisoire de l'existence et sa cruauté, qu'on reste cloué sur son siège, comme Hamm, qui, de toute la représentation, ne se lève pas de son fauteuil, d'où il terrifie Clov, son domestique plié en deux, et Nagg et Nell, ses parents, coincés dans des poubelles.

Car Fin de partie, c'est cela. Une situation totalement extravagante.
Un homme, Hamm, paralysé et aveugle. Un autre, Clov, qui a des jambes et des yeux, mais un corps si distordu par l'usure qu'il ne peut pas s'asseoir.
Deux vieillards réduits à deux têtes émergeant de poubelles. Et que font-ils, tous les quatre ? Apparemment, rien. Ils n'attendent même pas un quelconque Godot.
Le lieu qu'ils habitent ressemble à un trou : une pièce fermée avec deux petites fenêtres si hautes qu'il faut un escabeau pour y accéder. L'une donne sur la mer, l'autre sur la terre, mais de l'une et de l'autre, il ne reste pas grand-chose, nous dit Beckett.

"Fini, c'est fini, ça va finir, c'est peut-être fini. Les grains s'ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas."
Ainsi commence la pièce, écrite en 1957, quatre ans après la création d'En attendant Godot. Clov ouvre le jeu de Fin de partie, avec ces mots qui pourraient être définitifs, mais en appellent d'autres, comme les grains du tas impossible. Et ces mots racontent non pas une histoire, mais une multitude d'histoires. D'abord, il y a celle d'Hamm et Clov, qui est le domestique, mais aussi et peut-être le fils ou l'enfant adopté par Hamm, il y a longtemps. Hamm règne sur Clov. Il le traite comme un souffre-douleur, le martyrise en abusant de son infirmité. Puis la relation s'inverse. Et Hamm, la grande gueule malheureuse, devient suppliant, à la fin, quand Clov lui dit qu'il va partir.
Entre-temps, c'est extraordinaire ce qui se passe, et ne saurait se raconter : l'infinie vanité de vouloir donner un sens à l'existence, l'immense vacuité de l'écoulement des instants, la peur panique de l'autre, indissociable de l'angoisse d'en être privé. C'est ainsi en tout cas qu'Alain Françon met en scène Fin de partie. Sans faire de cadeau. Sinon celui du rire, un rire à la Thomas Bernhard (1931-1989), qui vous cisaille tant c'est affreux, ce qui se dit, tant c'est terrible, ce qui se voit.

De hauts murs qui se perdent dans les cintres.
Gris, comme la lumière d'un jour sans. Deux énormes poubelles. Un fauteuil posé sur un plateau. La fidélité aux indications de Samuel Beckett n'est pas mise en défaut par Alain Françon qui, une fois de plus, se montre un maître dans la direction d'acteurs. Et quels acteurs ! Fin de partie atteint le nombre d'or, en réunissant Serge Merlin, Jean-Quentin Châtelain, Michel Robin et Isabelle Sadoyan.

A Serge Merlin revient le rôle d'Hamm. Il porte des lunettes et un petit bonnet, en accord avec son personnage. Le coup de génie, c'est que ses lunettes noires et son bonnet oriental le font ressembler à Mouammar Kadhafi !
Jouer Hamm relève de la gageure, parce qu'il faut le faire sans compter sur ses yeux. Il y a longtemps, Alec Guinness (1914-2000), le grand acteur britannique, a refusé le rôle pour cette raison. Serge Merlin se passe très bien de son regard. Il joue Hamm en dégageant la folie d'Antonin Artaud et l'histrionisme de Kadhafi. On n'en revient pas, comme on n'en revient pas du jeu de Jean-Quentin Châtelain. Son Clov serait capable de trouver des poussières d'étoile dans le "trou" qu'il partage avec ses compagnons, et sa voix chante comme celle d'un enfant éternel.

Quant à Michel Robin, en Nagg, il est magnifiquement égal à lui-même, avec son regard étonné et la tendresse qu'il dégage pour sa Nell, Isabelle Sadoyan. Vraiment, grâce à eux tous, Beckett doit sourire dans l'au-delà où l'a mené sa Fin de partie.

Brigitte Salinof. - LE MONDE