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Collaboration
Collaboration
extraits de presse

     
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Zweig et Strauss, une amitié face au nazisme

Dans Collaboration, aux Variétés, Didier Sandre et Michel Aumont rejouent l'amitié de l'écrivain viennois et du compositeur allemand, l'un brisé par Hitler, l'autre séduit par le dictateur.
De Ronald Harwood, l'auteur de Collaboration, on avait vu il y a quelques saisons, À torts et à raisons qui racontait comment le chef Wilhelm Furtwängler avait dû s'expliquer sur ses faits et gestes sous le régime nazi. Les deux pièces (éditées ensemble en anglais) se jouent parfois en alternance. Collaboration se clôt à Munich en 1948, alors que Richard Strauss comparaît devant la commission de dénazification. Il admet, il le dit au cours de la pièce, qu'il a cru en Hitler, au début, et qu'il a dû, littéralement, «composer» avec le régime pour protéger sa belle-fille Alice, juive, et ses petits-enfants. Son ami Stefan Zweig s'est suicidé, en février 1942, au Brésil. Il ne s'en console pas... Collaboration est l'histoire d'une amitié exceptionnelle, celle qui lia le compositeur allemand du Chevalier à la rose à l'écrivain autrichien du Monde d'hier. La pièce nous conduit de 1931, lorsque Strauss ose solliciter Zweig, à la comparution de 1948, en passant par la création à Dresde en juin 1935 de La Femme silencieuse.De facture efficace et habile, la pièce est composée de séquences brèves qui se succèdent sur un rythme vif. Harwood est très à l'aise avec cette période de l'histoire. Il la connaît très bien et tout est juste dans les faits, tout est nourri de la réalité des pensées et déclarations de Strauss et de Zweig.

«Château de rêves»
L'amitié qui naît entre eux et se développe s'ancre dans l'admiration réciproque de deux grands esprits heureux de travailler ensemble mais qui n'ont pas la même relation au monde. Strauss ne veut pas croire au pire, ne veut pas l'admettre devant les siens en tout cas. Zweig est plus pessimiste, profondément affecté par le réel. «Il vit dans un château de rêves», dit-il en parlant de son ami. Mais c'est avec un courage lucide que Strauss s'oppose à Hinkel, l'envoyé de Goebbels, c'est avec une autorité sans faiblesse qu'il refuse que le nom de Zweig, juif, soit effacé de l'affiche de La Femme silencieuse.Traduit par Dominique Hollier, Collaboration est mis en scène avec fermeté et délicatesse par Georges Werler qui s'appuie sur une distribution forte jusque dans les rôles brefs: un huissier (Patrick Payet), Paul Adolph, directeur de l'opéra de Dresde (Sébastien Rognoni), Hans Hinkel (Éric Verdin, très bon).Dans un décor élégant d'Agostino Pace, sous les lumières nuancées de Jacques Puisais et un son très élaboré avec ses pages musicales superbes, bien sûr, c'est un quatuor de haute sensibilité qui porte l'essentiel dans les beaux costumes de Pascale Bordet. Stéphanie Pasquet offre à Lotte, compagne de Zweig, un frémissement touchant. L'excellente Christiane Cohendy donne de la pulpe à Pauline, célèbre soprano, la remarquable épouse de Strauss. Deux virtuoses sont réunis pour incarner les artistes passionnés : Michel Aumont détaille toute la gamme des émotions qui traversent Strauss, son côté éruptif comme sa fermeté, sa foi en l'art, ses impatiences. Didier Sandre laisse sourdre les souffrances de Zweig avec un tact troublant, une palette aux nuances très subtiles. Ils ressemblent de l'intérieur à leurs grands personnages. Ils sont bouleversants, sur une ligne tendue et superbe. Ils sont la musique et la poésie.

Armelle Héliot
Le Figaro




 
     
 
     
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L'art contre la morale
Philippe Tesson

Années 1930. Hitler vient d'arriver au pouvoir. On est en Bavière, dans la villa de Richard Strauss. Le maître est désemparé, son librettiste favori, Hugo von Hofmannsthal, vient de mourir. Sans grand espoir, il va proposer une collaboration à Stefan Zweig, qu'il admire profondément. Vont naître une amitié et une complicité artistique sans faille dont le premier fruit sera l'opéra La Femme silencieuse, créé à Dresde en 1935. Mais cette promesse va être anéantie par la montée en puissance du nazisme. Zweig est juif. L'opéra est retiré de l'affiche. Strauss proteste, résiste, finalement se soumet au terme d'un chantage que lui fait Goebbels et tente d'entraîner Zweig vers un compromis. Qui refuse. Au-dessus de l'art, il met les principes moraux : l'honneur, la liberté, la justice. Au-dessus de tout, Strauss, qui n'est ni antisémite ni nazi, met l'art. «Pour empêcher de plus grands maux, par sens du devoir artistique», écrira-t-il à son ami. Naïveté ? Lâcheté ? Zweig aura ce mot à propos de Strauss : «Il vit dans un château de rêves.» On connaît la fin. Après des années d'errance, Zweig se suicidera et Strauss sera absous, en 1948, par la commission de dénazification.

C'est cette belle et tragique histoire que nous raconte l'écrivain britannique Ronald Harwood. L'argument est passionnant. Il renvoie à des événements qui nous touchent tous, et à des problématiques majeures autour desquelles l'auteur évite de trop philosopher, ce qui devrait lui assurer un large public. L'adaptation de Dominique Hollier est excellente, le décor de Pace, élégant, et la mise en scène de Georges Werler, d'une grande précision, comme à l'habitude. Lors de la générale, le tempo de la pièce manquait un peu de vivacité, surtout dans les scènes d'exposition, un peu trop longues. Bref, à cette réserve près, tout pour séduire et pour émouvoir.

Tout, et d'abord les acteurs. Il n'y aura jamais mieux que Michel Aumont pour donner à un rôle une personnalité, une couleur, une chair. Peu importe la ressemblance si la vérité historique est là et si la proposition de l'acteur est légitime. Le Strauss qu'invente Michel Aumont est saisissant. Quant à Didier Sandre, on connaît sa subtilité, sa finesse, sa façon si particulière d'intérioriser son jeu, comme si tout chez lui venait de l'âme. Ils forment un couple formidable. Dans le rôle de l'épouse de Strauss, Christiane Cohendy fait une composition savoureuse de vieille cantatrice années 30. Excellente prestation d'Eric Verdin en officier nazi.

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