Retour à la pièce
  Extraits de presse
  Fiche technique
Caligula
Caligula
extraits de presse

     
  FigaroScope  
 


Par Nathalie Simon

Caligula, l'enfant tyran

Caligula est un enfant, un empereur «comme il faut, scrupuleux et sans expérience», et aimable. Jusqu'au jour où meurt Drusilla, sa s½ur et son unique amour. Ravagé, révolté, il érige le libre arbitre en règle de vie absolue. Croyant prendre en main son destin, il décide d'établir une liste de personnes à tuer «arbitrairement». La terreur règne alors dans son royaume, qu'il se plaît à violenter à tort et à travers, au nom d'une logique implacable. Caligula s'imagine libre, mais s'enferme dans ses contradictions. Stéphane Olivié-Bisson met en scène la version de Caligula que Camus a écrite en 1941. C'est la cruelle «récréation d'un fou» épris d'absolu et d'une liberté qui lui échappe. «La chronique d'une mort annoncée», dit-il. Répondant ainsi au souhait de Camus, qui, plutôt qu'une pièce philosophique, la considérait comme «l'histoire d'un suicide supérieur». L'écrivain n'aurait pas renié l'interprétation de Bruno Putzulu, investi par le personnage à l'instar de Gérard Philipe, qui le créa. Chemise blanche tombant sur ses pieds nus, le comédien compose un tyran ambigu, pathétique et pitoyable, machiavélique et émouvant. Le côté farce noire, tragi-comique et crépusculaire est appréciable. On aime beaucoup moins les hauts caissons de bois du décor, le lit ridicule de la Princesse au Petit Pois sur lequel trône Caligula, et les costumes.

Bruno Putzulu, le choix du roi


Le metteur en scène Stéphane Olivié-Bisson souhaitait un interprète «tout terrain» pour jouer Caligula. Il estime que Bruno Putzulu, dont il a admiré «l'aptitude au déséquilibre et au funambulisme», est capable de «prêter au rôle force et vista comique, en même temps qu'une vulnérabilité quasi enfantine». Par ailleurs, l'ancien acteur de la Comédie-Française ne craint pas de se remettre en question et se fond naturellement dans la troupe.


 
     
 
     
  Le Monde  
 


27 janvier 2011

Caligula selon Camus, tyran ou « Christ du mal » ?


Si l'Histoire a fait de Caligula un monstre, revenait-il au théâtre d'en faire un homme ? Lorsque Albert Camus s'est attaqué à la bête humaine, Hannah Arendt n'avait pas encore écrit dans son étude sur la banalité du mal : « N'importe quel homme sans pour autant être un monstre exceptionnel a une capacité immense de faire le mal » (Eichmann à Jérusalem). Camus sortait à peine de l'adolescence, il était en classe de Première supérieure, s'étourdissait dans la lecture de la Vie des douze Césars de Suétone et n'en revenait pas que Caïus, fils de Germanicus et d'Agrippine, dit Caligula en raison des sandalettes qu'il ne quittait pas lorsqu'il arpentait tout jeune les champs de bataille avec les soldats dont il était la mascotte, ait eu un jour le front de lancer : « Ils sont tous coupables ! ». Il en fut si marqué qu'en 1937, il échafauda sur l'un de ses petits carnets de projets le plan d'une pièce intitulée Caligula ou le sens de la mort. L'année suivante, elle était écrite mais inachevée. L'auteur avait 25 ans, et son héros 29 lorsqu'un complot sénatorial mit fin à ses jours et à son règne. Du moins ainsi le voit-il même si l'on ne sut jamais qui avait été le commanditaire des soldats assassins. Oderint, dum metuant (« Qu'ils me haïssent, pourvu qu'ils me craignent ! ») disait le successeur de Tibère en détournant sa devise. En mars 1941, Camus nota : « L'Absurde et le Pouvoir -à creuser (cf Hitler) ». Toute sa vie, il ne cessa de la retravailler, de la retoucher, de l'amender. Pendant la guerre, il en accentua la dimension politique, et la veulerie de ceux qui se mettent au service des dictatures, tout en étant conscient qu'il aurait à traîner, dès lors et jusqu'à la fin de ses jours d'auteur, une réputation d'artisan du théâtre d'idées.

Ce n'est pas tant la pièce elle-même, datée de 1944, que la découverte de sa dite « version primitive de 1941 » (rééditée avec un dossier par L'Avant-scène théâtre, 95 pages, 12 euros) qui a poussé Stéphane Olivié Bisson à s'en emparer pour la monter il y a trois mois au Théâtre de Colombes avant de la reprendre la semaine dernière au théâtre de l'Athénée-Louis Jouvet à Paris (jusqu'au 5 février) et de l'emmener en tournée dans différentes villes de France. Ce Caligula, pour qui l'homme doit être économe ou César, il le voit comme le héros absurde d'une peinture de caractère et non comme l'antihéros d'une pièce philosophique. Un homme devenu un monstre pour chacun dès lors qu'il est livré à lui-même. Lorsque la pièce fut créée en 1945 au théâtre Hébertot, Camus l'évoqua comme un personnage pris par une rage de destruction qui le conduit au « suicide supérieur », seule manière de demeurer fidèle à ce qu'il croit être et à sa négation des valeurs morales. On comprend que tant d'auteurs aient fantasmé sur un tel personnage (des archéologues assurent même avoir tout récemment découvert sa tombe à 30 kms de Rome)

En revenant à la toute première version du Caligula de Camus, imprégnée tant du souvenir des Vies de Suétone que de la lecture de l'Histoire romaine de Don Cassius de Nicée, le metteur en scène a voulu mettre l'accent sur la sauvagerie poétique du texte éclipsée par son substrat politique.

Le comédien Bruno Putzulu, à qui il a confié le rôle-titre, ne l'incarne d'ailleurs pas toujours en tyran mais le plus souvent en « une sorte de Christ du mal » selon ses propres mots. Sur scène, durant les deux heures et vingt minutes que durent les quatre actes, il déploie autant d'énergie à manifester sa puissance, sa perversité et sa volonté d'humiliation qu'à exprimer sa douceur, se gardant bien de réduire les moment d'opacité de la pièce à la folie généralement prêtée à Caligula chaque fois que son comportement paraît inexplicable. Fou, celui qui ridiculisa les sénateurs en prostituant leurs femmes ? Fou, celui qui se prenait pour Jupiter ? Fou, celui qui sut se concilier le peuple par les jeux du cirque ? Fou, cet homme si inconstant dans ses excès que ses courtisans ne savaient plus sur quel pied danser jusqu'à en perdre l'équilibre à l'égal de déséquilibrés ? Fou ou provocateur de génie, de ceux qui ont tout compris et tout vomi de l'essence du pouvoir absolu, celui qui ne marquait véritablement de considération que pour Incitatus, son cheval ? Avant que les lames des poignards ne le pénètrent, il était déjà mort de ses contradictions, alors même qu'il hurlait :"Je suis encore vivant !", fameux cri sur lequel la pièce s'achève.

C'est lorsqu'il s'impose autrement que comme un psychopathe qu'il est troublant. Plus il se rapproche de nous, plus il nous inquiète, plus il nous dérange et plus la pièce atteint sa vocation première. Car cet empereur avait une passion rentrée pour le théâtre. L'annonce de cette mise en abyme est l'écueil qui guette toute mise en scène de ce Caligula. Celle-ci a trouvé la bonne mesure grâce à une troupe en parfaite osmose avec le rôle-titre, des comédiens comme autant de constellations gravitant autour de cet aimant/repoussoir, dans une scénographie que Georges Vafias a imaginé comme une chambre d'enfant au sein d'un palais hanté par des patriciens. Un lieu étrange figé par le temps sous un ciel étoilé. Comme si Caligula-les-sandalettes n'avait jamais pu se défaire de la part monstrueuse de son enfance.