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La dernière bande
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  Le Figaro  
 


La Dernière bande : l'art de Serge Merlin


Par Armelle Héliot le 9 octobre 2012

Au Théâtre de l'Oeuvre, Alain Françon met en scène Serge Merlin dans La Dernière bande de Samuel Beckett. Un récital.

De toutes les pièces de Beckett, La Dernière bande est l'une des plus émouvantes et des plus souvent jouées.

On ne fera pas ici la liste des interprètes. Mais on n'oublie pas l'humaine profondeur et la malice d'Etienne Bierry, il y a quelques années, pas plus que l'on n'oublie, plus récente, l'interprétation fascinante de Robert Wilson. Une histoire d'homme que celle de Krapp qui se met à l'écoute du temps qui passe, du temps qui a passé par le truchement d'un vieux magnétophone.

Commenter alourdit le propos métallique et musical et tout moelleux d'humanité sombre de Samuel Beckett.

Serge Merlin, avec son visage creusé comme celui d'Antonin Artaud, est guidé strictement par Alain Françon. Le travail ici est sur le rythme, les suspens, les silences.

La voix de l'interprète, sa manière de bouger, ce qu'il y a de fragile et de menaçant, en même temps dans ce personnage, Serge Merlin le fait sien de toutes ses fibres. Très sobrement.

Un grand récital, pudique, beau. Ajoutons que cette programmation dans un théâtre privé est le fait d'un directeur qui avait pris des décisions aussi fortes à La Madeleine. Frédéric Franck sait aller vers les classiques du XXème siècle et oser des productions que l'on voit plus souvent dans les réseaux publics que privés.

Autre marque de cet homme de culture : des programmes très soignés, très intéressants qui accompagnent les représentations et sont de haute qualité formelle et intellectuelle.

 
     
     
  Le Figaro  
 


Par Fabienne Darge


Serge Merlin est un sorcier, un chaman qui a "le feu en lui" et brûle les mots

Un homme et un magnétophone : ce sont les deux héros de La Dernière Bande, un des chefs-d'oeuvre les plus purs du grand Beckett. Sa Recherche du temps perdu à lui, conçue comme l'exact rebours de celle de Proust : sèche, impitoyable, triviale (La Dernière Bande est aussi un jeu de mots salaces). Beckett l'a écrite en 1958, cette pièce où il a mis beaucoup de lui-même, et qu'il aimait particulièrement - "J'éprouve pour ce petit texte les sentiments d'une vieille poule pour son dernier poussin", confiait-il à son éditeur américain, Barney Rosset.
En 1958, il avait 52 ans, et venait d'apprendre que son amour de jeunesse, Ethna McCarthy, était condamnée par un cancer. Beckett a beaucoup dit qu'il ignorait tout des magnétophones quand, début 1958, une amie lui a fait écouter des enregistrements de l'acteur irlandais Patrick Magee (qui sera d'ailleurs le créateur de La Dernière Bande). C'est cet appareil d'une technologie très sophistiquée pour l'époque, capable de capturer et de restituer des morceaux de temps, qui s'est retrouvé au centre de sa pièce, la bande enregistrée remplaçant le palimpseste proustien.
Dans sa "turne" crasseuse, un vieillard, Krapp (to crap, "déféquer", en anglais argotique), que tout signale comme un double de l'auteur, écoute les bandes qu'il a enregistrées, chaque année, au moment de son anniversaire, et les commente : "Viens d'écouter ce pauvre petit crétin pour qui je me prenais il y a trente ans, difficile de croire que j'aie jamais été con à ce point-là."

UNE PARTITION INOUÏE

Dans le passage du temps que représente le passage de la bande, lui-même - idée géniale -, Krapp, cette loque humaine, cet habitant des bas-fonds beckettiens, revit un amour, un moment où le temps s'était arrêté, "où il y avait encore une chance de bonheur" qu'il n'a pas saisie. Le jeune homme, alors, comme Beckett lui-même, a choisi de suivre la vision, "ce feu en [LUI] " le poussant vers l'exigence de la vie créatrice plutôt que vers la recherche du bonheur.

La Dernière Bande est une partition inouïe - et périlleuse - pour un grand acteur. Serge Merlin est encore bien plus que cela : un chaman, un sorcier, un descendant d'Artaud qui "a le feu en lui" et brûle les mots. Il est chez lui avec Beckett, comme il l'est avec Thomas Bernhard. Dans la mise en scène extrêmement sobre d'Alain Françon, qui a choisi de respecter les indications données par Beckett lors de la création allemande de la pièce, à Berlin, en 1969 - et non celles qui sont indiquées dans le texte tel qu'il est publié aux Editions de Minuit -, l'acteur apparaît dans un rai de lumière qui le dessine comme dans un autoportrait de Dürer.

Il y a la voix, bien sûr, cette voix caverneuse, qui se perd dans les ténèbres ou explose, et semble arracher chaque mot au néant de l'oubli, du passé, de la perte, avec une force et une précision prodigieuses. Et il y a le corps, corps d'un vieil homme aux cheveux gris en bataille, mal rasé, fantôme extrêmement présent, corps qui fait corps avec l'appareil, un vrai magnétophone à l'ancienne, massif, imposant, avec ses bobines. Les mains du sorcier Merlin la caressent, cette machine magique, elles volent au-dessus d'elle, puis elles reviennent se poser, l'enserrer comme pour capturer le temps qui, bientôt, va finir. Fini, est fini. Krapp-Merlin a retiré ses mains. La bande continue à se dérouler en silence.

Et aujourd'hui, quelle pourrait être notre recherche du temps perdu, à l'heure où les souvenirs se stockent et se perdent à une vitesse accélérée dans les sables de l'électronique ?

 
     
     
  Fousdetheatre.com  
 


Le théâtre de Samuel Beckett n'est pas des plus faciles d'accès. Pour que chacun puisse en percevoir la beauté, la poésie, en saisir la force, la profondeur et la complexité, les directeurs de salles se doivent de le mettre entre les mains des plus grands. Alors qu'il avait accueilli la prodigieuse Catherine Frot dans "Oh les Beaux Jours", merveilleusement dirigée par Marc Paquien l'an passé à la Madeleine, Frédéric Franck, désormais à la tête de l'Oeuvre, a décidé de retrouver Alain Françon et Serge Merlin pour leur confier, après "Fin de Partie", "La Dernière Bande". Ils nous donnent à voir un travail remarquable.
Ce très court texte en un acte met en scène le personnage de Krapp, vieillard solitaire alcoolique et décrépit, semblant d'écrivain vivant reclus dans un espace indéfini que l'on devine misérable. Perdu dans une obscurité quasi totale, celui-ci réécoute des bandes enregistrées il y a des décénies, journaux intimes dans lesquels il témoigne entre autre d'un amour qui n'est plus. Se raccrochant à la vie par ces souvenirs sonores qu'il commente et se passe en boucle, Krapp paraît attendre la fin avec une résistance relative assez poignante.

En véritables ascètes du théâtre, acteur et metteur en scène imposent le respect. Tout n'est qu'épure dans leurs propositions. Françon dirige son comédien avec une minutie et une précision égalant les mots et didascalies de l'auteur. Face à l'absence, face à un vide vertigineux, Serge Merlin se révèle bouleversant, maniant magistralement cette partition d'une ardente humanité et d'une difficulté saisissante, laissant transparaître solitude, nostalgie, douleur, colère et désespoir. Quelle intensité !

Applaudissons également les lumières de Joël Hourbeigt qui parvient à dompter, à sculpter scénographie et interprète dans un minimalisme de toute beauté.

Indéniablement il vous faudra être en forme pour apprécier à sa juste valeur le premier des trois spectacles que nous proposera l'Oeuvre cette saison. Car il y a plus évident. Mais croyez-nous cela en vaut la peine.

Dans le superbe programme incluant le texte de Beckett que vous pourrez vous procurer, Frédéric Franck indique qu'il entend inscrire son action dans les pas de Georges Wilson, qui travailla à l'Oeuvre aux côtés de Georges Herbert et Pierre Franck alors directeurs, en mettant en avant avec humilité et simplicité nos poètes contemporains, portés par des artistes investis. Sa première partie de saison est une illustration exemplaire de son propos.

Bravo !