Retour à la pièce
  Extraits de presse
  Fiche technique
La Rose Tatouée
La Rose Tatouée
extraits de presse

     
  Le Point  
 


"La rose tatouée" : une Amérique très italienne

Cristiana Reali incarne une veuve mystique dans l'une des pièces les plus gaies de Tennessee Williams.

Par GILLES COSTAZ

Quand, en 1951, âgé de quarante ans, Tennessee Williams écrit La rose tatouée, il a déjà derrière lui de grandes pièces sombres au premier rang desquelles La ménagerie de verre ou Un tramway nommé désir. Mais sans doute traverse-t-il alors une période heureuse tant sa pièce est une vraie, grande et belle comédie. Certes, il y projette ses difficultés à vivre dans un personnage - celui du marin qui a du mal à passer du rêve sentimental à la vie sexuelle -, mais le texte est plutôt un chant d'amour au travers d'une série de joyeuses péripéties.

Héritage d'immigrés

L'action se passe non loin de La Nouvelle-Orléans - le Sud cher à l'auteur -, mais parmi une population d'origine italienne. D'ailleurs, beaucoup de mots italiens surgissent dans le dialogue.
En plongeant dans cet héritage d'immigrés, Williams a sans doute trouvé une gaîté dont il n'était pas coutumier. Il a même dédié son texte à la fois à son ami Franck et à la Sicile ! La Sicile, qui, avec sa double nature d'île solidaire et mafieuse, est sans cesse en filigrane dans La rose tatouée.

Une jolie couturière, Serafina, idolâtre son mari disparu, un camionneur qui transportait des bananes ou, plutôt, cachait des marchandises illicites sous quelques couches de bananes. Il est mort un jour où il avait été pris en chasse par la police. Il n'en est pas moins un saint auprès de sa veuve qui ne fait plus attention aux autres hommes et veut contraindre sa fille de quinze ans à la vertu et à la chasteté. Le disparu avait une rose tatouée sur la poitrine. Elle-même a senti une force divine lui imprimer une rose sur le sein lorsqu'elle a conçu son premier enfant. La fleur n'a jamais été visible, mais Serafina n'a jamais douté du miracle. Elle ne croit qu'aux signes liés à la rose dans sa maison où une Vierge lumineuse appelle à la pureté parmi les rayonnages où s'entassent des bibelots, un gramophone et la machine à coudre Singer.

Mais la vie frappe à la porte. D'abord, les voisins - plutôt les voisines -, qui manifestent leur latinité bruyamment et n'ont que faire des leçons de morale d'une femme dont le mari n'était peut-être pas d'une sagesse conjugale aussi parfaite que le proclame la légende familiale. Ensuite, deux hommes. Le premier est le très jeune marin qui a invité à danser la fille de la couturière et a bien l'intention d'amplifier leur tourbillon sensuel avant de reprendre la mer. Le second, arrivé dans le village un peu par hasard, s'intéresse à la veuve. Et il a de quoi troubler Serafina : il est camionneur, il transporte des bananes, il a du sang sicilien et il dévoilera bientôt - mais c'est une tricherie - un dessin de rose gravé sur sa poitrine. Comment les deux femmes résisteraient-elles ? Surtout, comment Serafina pourrait-elle repousser un homme qui est à la fois le double de son mari et d'elle-même, avec un goût des rapports théâtraux, une fierté des gestes et des mots qui dissimulent une douloureuse solitude et un irrépressible besoin d'amour ? Mais chez ceux qui ont le sang chaud, il n'y a pas d'amour sans jeu, sans parade, sans mauvaise foi, sans mensonge, sans débat ni volupté de la victoire.

Destins américains à l'italienne

La première réussite du spectacle est la traduction. Longtemps, Tennessee Williams a été adapté à la va-vite et outrageusement francisé - quand on pense qu'au cours des années cinquante, le grand Marcel Aymé adapta Williams pour cachetonner ! Cela a changé. Ici, Daniel Loayza donne un texte fidèle et vif, quelque peu allégé pour que la durée de la soirée soit inférieure à deux heures. Ensuite, Benoît Lavigne a placé ses treize acteurs dans un décor de bric-à-brac. C'est un metteur en scène qui privilégie le mouvement, l'action, la vitesse, la pétulance. Il a parfois eu tendance à préférer l'agitation à l'intériorité. Mais, à passer d'un auteur à l'autre, de Tennessee Williams (il avait déjà monté Baby Doll avec Mélanie Thierry et Xavier Gallais) à Woody Allen (on se souvient peut-être des très amusants Adultères que jouait aussi Xavier Gallais), il contrôle sa propension à tout miser sur l'énergie. Ici, il rend compte avec justesse du tempo des personnages, trouvant leur authenticité jusque-là étouffée, et du mouvement général qui fait défiler toute une communauté avant d'isoler les deux couples principaux.

En tête de distribution, il y a Cristiana Reali. Cette comédienne du charme et de l'élégance est allée explorer ces dernières années les registres opposés de la douleur et de la drôlerie. Cela lui a donné une palette très large, dont elle profite aujourd'hui pour donner à Serafina toutes ses vibrations, explosives et secrètes. Elle déploie un merveilleux sens de la douleur et du bonheur, ce qui est l'exacte alchimie de la comédie. Son partenaire, Rasha Bukvic, est plus connu au cinéma qu'au théâtre ; après bien des rôles à Belgrade, ce Yougoslave de Paris n'en est qu'à sa deuxième prestation scénique en France. Il n'a pas tout à fait l'accent italien du rôle, mais il sait être l'immigré, le maladroit soudain habile, le bluffeur, le Méditerranéen glorieux, le géant fragile : lorsqu'il entre en scène (tardivement), la soirée prend un nouvel éclat. Bukvic danse une troublante danse de l'ours dans ce texte qui, justement, a quelque similitude avec L'ours de Tchekhov. Dans les rôles des jeunes amants, Leopoldine Serre et Martin Loizillon ont un sens juste des émotions fragiles tandis que Monique Chaumette et Grétel Delattre donnent de la singularité à des personnages fugitifs.

Cette Rose tatouée est l'une des pièces les moins connues de son auteur, bien qu'elle ait été portée à l'écran et jouée par Anna Magnani. Mais elle nous met en allégresse telle qu'elle est représentée par cette équipe, et parce qu'elle trace des destins américains à l'italienne.


 
     
 
     
  Le Point  
 


Par Philippe Chevilley


Rire à en pleurer

La rose tatouée

Drôle de dame de Tennessee

Il faut être adroit pour monter Tennessee Williams : éviter le pathos, l'hystérie, le kitsch... Créée pour la première fois en France, au Théâtre de l'Atelier, « La Rose tatouée » (1951) n'est pas sans épine. Mais Benoît Lavigne, qui avait ici même brillamment revisité « Baby Doll » en 2009, a su la cueillir avec grâce. La pièce du flamboyant dramaturge américain n'est peut-être pas sa meilleure, mais elle a deux qualités que Daniel Loayza, le traducteur met joliment en relief : un aspect comique assumé, qui rend le mélodrame joyeux et un peu fou ; et une dimension dionysiaque, dans son exaltation du désir sans frein - « Un chant d'amour pour le monde », dixit Tennessee...
L'histoire de Serafina, cette veuve sicilienne éplorée qui voue un culte aux cendres de son mari camionneur dézingué par la pègre et brime sa fille Rosa, paraît bien improbable au début. Puis on se laisse emporter par le torrent de larmes et de fureur de vivre... Au fil de la représentation, les sourires s'élargissent. Puis les rires fusent quand la diva italienne « lost in America » tombe à nouveau amoureuse d'un camionneur, qui a le corps de son mari... mais « une tête de clown ».
Dans un décor faussement réaliste de baraques de bois, Lavigne mixe tragique et second degré, sitcom et comédie à l'italienne, en s'appuyant sur une troupe de comédiens enthousiastes. Avec Cristiana Reali, il a trouvé sa Serafina : vivante, vibrante, tour à tour pathétique et drôle - mégère apprivoisée sur le fil par son grand clown costaud. Ce dernier, Alvaro, est joué avec panache et humour par Rasha Bukvic. Monique Chaumette (Assunta) incarne avec superbe la fée/sorcière sans âge. Et Leopoldine Serre (Rosa) est parfaite en nymphette découvrant l'amour.
Le spectacle doit encore améliorer son rythme (manque de liant), canaliser son trop plein d'énergie (surjeu des femmes du choeur). Mais cette « Rose tatouée » à tout pour s'épanouir, sans faner avant longtemps.