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Voyage au bout de la nuit
Voyage au bout de la nuit
extraits de presse

     
  Le Figaro  
 


Par Armelle Héliot

Jean-François Balmer, passeur fascinant de Céline

Au Théâtre de l'Oeuvre, le comédien traverse Voyage au bout de la nuit sous la direction de Françoise Petit. Décor de nuages nocturnes en vidéo, lumière, musique et son très travaillés, donnent à ce moment porté par une interprétation exceptionnelle, une étoffe poétique profonde.

Cela commence Place Clichy... juste au-dessus du Théâtre de l'Oeuvre...
Cela commence par un défilé militaire, avec musique au loin qui grandit peu à peu, tandis que surgissent Robinson et Ferdinand...
Le comédien savait déjà par coeur -quasiment- le texte de l'adpatation assez copieuse. Il y avait une mise en scène, un décor, un travail de lumière, de vidéo, de son, de musique très soigné. La version d'alors était signée Nicolas Massadau, très bon connaisseur de l'oeuvre de Louis-Ferdinand Céline et qui fit même autrefois son DEA sur "La théâtralité dans le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline". Autrement dit, pas de meilleur adaptateur possible et, tel que nous avions découvert le spectacle, en avril 2011 aux Gémeaux, il possédait une grande cohérence.

Depuis cette version a été repensée. La base est toujours celle de Nicolas Massadau, mais elle a été recadrée. Le spectacle est à la fois plus court mais étoffé. Réduire, c'est toujours réécrire et l'expérience de la scène a conduit les artisans du spectacle à introduire d'autres parties du texte, à modifier les charnières.

Le spectacle se développe selon quatre chapitres : la guerre, l'Afrique, l'Amérique, la banlieue. "Ca a débuté comme ça."...jusqu'à la fin... jusqu'à... " ...qu'on n'en parle plus." Ce qui est très beau, dans ce grand travail, c'est la cohérence de l'ensemble : c'est un spectacle symphonique avec un grand soliste.

L'équipe artistique est demeurée la même. Une scénographie très pure, simplifiée depuis Sceaux, signée François Petit qui dirige à la perfection un interprète puissant, très bien cadré, mais libre, en même temps.

Elle a réglé les déplacements, les postures du "narrateur" avec beaucoup de grâce. Il y a quelque chose de naturel dans la manière d'occuper le plateau.

Les lumières de Nathalie Brun sont délicates et entrent en un dialogue subtil avec les images de Tristan Sébenne : des cieux tout en nuages de transparence de nacre à épaisseur de plomb en passant par le duveteux des blancs et des gris et le granité de la suie. C'est tout à fait beau, d'une beauté fascinante mais qui ne détourne pourtant pas l'attention du coeur du travail : la voix de Jean-François Balmer, sa manière de tenir des rythmes, de changer de registre, de moduler ce texte. Le son et la musique, choisis par Thibault Hédoin agissent de même. Jamais illustratifs, mais inscrits dans le mouvement même du spectacle, le soulignant discrètement, apportant des contrepoints fabuleux.

Au Théâtre de l'Oeuvre, théâtre lourd de tant de grands artistes passés sur la scène un peu haut perchée, très bien enveloppée par une salle qui grimpe en corbeille d'apparence vertigineuse mais qui permet une proximité singulière, on est mieux concentré qu'à Sceaux.

Une heure quarante-cinq durant, Jean-François Balmer saisit le public qui ne décroche pas une seconde de ce récit. Il se plie aux tons, aux voix, aux styles. Il a trouvé l'exacte distance qui permet d'incarner mais qui permet également de montrer, littéralement, l'écriture. On est suspendu à ce récit. Pour qui connaît ce livre immense qu'est Voyage au bout de la nuit, le plaisir est de redécouvrir la touffeur, la puissance, la voix même de Céline ou en l'occurrence de Ferdinand Bardamu.

Jean-François Balmer parvient à donner toutes les couleurs de l'oeuvre, de l'imprécation à la douceur, du rejet à l'empathie, de l'emportement à l'apaisement. C'est merveilleux car, par-delà le chef d'oeuvre, cette rupture historique qu'introduit Céline dans la littérature française -et mondiale au-delà- il y a le grand roman d'aventure qu'est Voyage au bout de la nuit.

Il y a le coeur, les humeurs aigres, la férocité, la terrible lucidité, la rugosité et la tendresse, il y a tout ce qui fait du Voyage un chef-d'oeuvre de la littérature mondiale, tout ce qui fait de Bardamu et des personnages, de Robinson à Molly, des êtres d'encre et de chair, des humains tellement humains, des frères.


 
     
     
  Fousdetheatre.com  
 


Jean-François Balmer, un très grand Bardamu...


Le souvenir sans doute mémorable des lectures-one-man-shows passionnées et amusantes (un brin cabotines aussi) de "Voyage au Bout de la Nuit" par Fabrice Luchini ne devra aucunement vous empêcher de vous précipiter à l'Oeuvre pour applaudir Jean-François Balmer qui nous offre, lui, un superbe et véritable moment de théâtre en incarnant avec profondeur, rigueur et humilité Bardamu, le héros Célinien. Adapté par Nicolas Massadau, mis en scène par Françoise Petit, le spectacle révèle en à peine plus d'une heure et demi toute la force, la beauté et l'évidente théâtralité du roman.

Voyage autour du monde et voyage intérieur.

Louis-Ferdinand Céline, rappelons-le, narre à la première personne la vie d'un homme enrôlé tout jeune dans l'armée et confronté aux horreurs de la guerre de 14-18, brisant à jamais une innocence, et pour longtemps une raison de vivre qu'il tentera de retrouver en s'exilant en Afrique. Toujours hanté par ces souvenirs, en quête d'harmonie et de paix intérieure, il rejoindra ensuite l'Amérique, où le travail à l'usine et la fréquentation des bordels ne répondront pas plus à des aspirations qu'il peine encore à définir. De retour en France, il achèvera ses études de médecine et s'installera en banlieue pour soigner les plus démunis.

Intense, sobre, posé, authentique, Jean-François Balmer s'empare, s'imprégne du langage très parlé et argotique de Céline, fait admirablement sien ce parcours initiatique, cette quête de soi saisissante de vérité, laissant percevoir subtilement failles, douleurs et interrogations de Bardamu. Il manie par ailleurs avec maestria un style faussement simple dont il délivre la poésie et la musicalité. Cette "symphonie littéraire" (ainsi que l'appelait Céline) sombre, désenchantée mais souvent drôle, sur le monde, l'homme et l'intime pouvait difficilement trouver plus bel interprète.

La séduisante scénographie symbolique et épurée de Françoise Petit alliée aux somptueux ciels torturés de Tristan Sébenne, projetés en fond de scène, participent pour leur part pleinement à la réussite de cette proposition à laquelle, vous l'aurez compris, nous avons totalement adhéré.

Allez-y !