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Jacques Weber, pitre tragique de Beckett

THÉÂTRE À l'Œuvre, le grand Peter Stern dirigelecomédiendans«LaDernièreBande», partition très précise aux couleurs de clownerie.

ARMELLE HELIOT aheliotCailefigaro.fr blog.lefigaro.fr/theatre

II est déjà sur le plateau lorsque le public pénètre dans la salle du Theâtre de l'Œuvre.
Un homme assis derrière un petit bureau, tête affalée sur le plateau, crinière blanche hirsute, au milieu d'un enchevêtrement bizarre de boîtes, de câbles peut-être. II est déjà là, comme un personnage depuis bien longtemps abandonné à lui-même, seul, accroché à ce radeau sur lequel est posé le magnétophone qui est son seul partenaire Dans une posture d'endormissement, d'accablement peut-être, de renoncement.
Mais bientôt, l'homme a l'allure volontairement clownesque dans cette version de La Derniere Bande va se lever Ouvrir l'un des tiroirs du petit meuble, en extraire une banane, la manger. Puis une autre encore.
Qui connaît le theâtre de Beckett connaît par coeur ces quelques pages, connaît par coeur cette fascinante partition composée au soupir près. C'est en anglais, en 1958, que l'écrivit d'abord l'auteur d'Oh les beaux jours. II le traduisit un an plus tard en français avec l'aide de Pierre Leyris. Travail souvent pratique par le futur Prix Nobel de Littérature, avec cette obsession du «moins», moins de mots possible, qui donne des oeuvres auxquelles il faut obéir absolument.

Désenchantement de soi

Le titre original de ce «monodrame» de Samuel Beckett est Krapp's Last Tape. II y a dans la structure et la sonorité du titre quelque chose qui renvoie à l'une des plus belles images de la pièce « Nous dérivions parmi les roseaux et la barque s'est coincée ». Et les deux personnages, elle, lui, sont alors littéralement bercés. Mais ce temps est révolu. Ecrivain sans oeuvre, vieux pitre au nez violacé, Krapp ne dialogue plus qu'avec lui-même. II a instauré ce rituel le jour de son anniversaire, il écoute une bande enregistrée des années auparavant.
Réveil d'un certain bonheur fugace, retour lancinant, douloureux, d'un moment de rupture. Cristallisation d'un échec. D'une incapacité à écrire, à aimer, à vivre. L'Allemand Peter Stein, un des plus grands metteurs en scène d'Europe, avait déjà dirigé Jacques Weber, dans un Labiche monté à l’Odéon. Le grand Jacques y était magistral. Ils se retrouvent dans cet exercice intime qui exige de l'interprète qu'il aille puiser profondément en lui matière à désenchantement de soi. Le fond est déchirant. Le ton est à l'ironie corrosive chère à Samuel Beckett Stein ne craint pas la clownerie (les bananes), voire le grotesque. C'est l'essence même de Krapp. Haute silhouette et voix douce de Weber, subtilité de cette grande carcasse. Du grand art !


   
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La dernière bande
(Drôle de bobine)

APRÈS Molière, Flaubert et DHL, le tonitruant Jacques Weber s'attaque À un autre auteur fameux Beckett

Et c'est une belle surprise !
Tandis que le public s'installe, il est avachi à son bureau, la tête enfoncée dans les bras. Quand il émerge de sa cuite, ce clown grotesque, aux cheveux blancs en pétard, se révèle être un vieillard, le visage blanc mangé par un gros nez rouge de poivrot. Nulle trace du grand séducteur Weber est méconnaissable. II grogne, tousse, respire lourdement, regarde l'heure sur sa montre a gousset avec ses yeux de myope. Quand il se lève, le colosse semble brisé en deux II se traîne avec difficulté vers un tiroir pour en sortir des bananes ou pour aller déboucher des bouteilles, vite englouties, dans les coulisses.
Le metteur en scène allemand Peter Stein a choisi de monter la première mouture de cette pièce, créée en 1958, plus proche de la pantomime le résultat est glaçant, et sa direction impeccable suit avec une précision chirurgicale les innombrables didascalies de Beckett. A chacun de ses anniversaires, Krapp fait le bilan de l'année écoulée, qu'il enregistre sur une bande magnétique. Auparavant, il écoute "une vieille année, des passages au hasard".
Assis, donc, à son bureau, avec le magnétophone, qu'il branche et débranche, et son enceinte, l’écoute ici des bandes de souvenirs de Krapp âgé de 39 ans, et réagit a « ce petit crétin » qu'il était, « à la poursuite toujours languissante du bonheur ». Seul en scène pendant une heure, Weber impressionne par la sensibilité qu'il donne à ce vieux solitaire nostalgique, usé par l'alcool et l'amertume. Les « sinistres exhumations » sonores, il les accompagne de regards touchants, de rares paroles et de longs silences.
Le projet initial, vaguement proustien, de documenter sa vie, ses amours, ses aspirations d'écrivain est un échec complet. À présent, Krapp n'a plus « rien a dire, pas couic ». II n'attend plus rien de l'avenir, enfermé dans le passé pour de bon, immergé dans le souvenir d'une femme qu'il a aimée, et qui l'émeut encore « Je me suis coulé sur elle, mon visage dans ses seins et ma main sur elle. Nous restions là, couchés, sans remuer. Mais, sous nous, tout remuait et nous remuait, doucement, de haut en bas, et d'un côtée à l'autre »
On rembobine ?

Mathieu Perez



   
 
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